Pourquoi une piquerie légale à Québec???
Publié le 14 mai 2011 à 05h00 | Mis à jour le 14 mai 2011 à 16h26
St-Roch: une piquerie à ciel ouvert
Nancy Roy s’est souvent injecté de la drogue sous le pont Dorchester. Elle y a d’ailleurs fait une violente surdose dont elle se rappelle très bien.
Le Soleil, Erick Labbé
| Matthieu Boivin Le Soleil |
(Québec) Au cours de la dernière décennie, c’est tout le quartier Saint-Roch qui a servi de piquerie à ciel ouvert à Nancy Roy, une ex-toxicomane de 39 ans qui vient à peine de se sortir de l’enfer des drogues dures.
Au fil des années, Nancy s’est injecté morphine, Dilaudid, OxyContin et cocaïne un peu partout, que ce soit dans les toilettes de la bibliothèque Gabrielle-Roy, dans les toilettes du Jardin de Saint-Roch, dans les escaliers de stationnements intérieurs, assise sur un banc de parc, ou cachée dans l’obscurité des recoins extérieurs des immeubles de logements. Certains toxicomanes, plus habiles, préparent même leurs injections en marchant dans la rue parmi les passants, ajoute Nancy, avant d’aller consommer leur drogue dans un coin plus discret. «Quand il fait froid dehors et qu’on est stressé, on a bien plus de risques de se blesser avec la seringue», raconte Nancy, en parcourant les rues du quartier Saint-Roch.
À l’adolescence, Nancy a commencé à flirter avec les drogues, notamment le PCP. Lors d’une cure de désintoxication, elle a pu stopper l’hémorragie, temporairement. Mais au tournant du millénaire, Nancy travaillait dans un bar et elle fréquentait un ami héroïnomane. Un soir, elle l’a surpris à s’injecter une dose. Elle a voulu l’imiter. Et c’est à ce moment que sa descente aux enfers a commencé.
Pendant les premiers temps, Nancy n’avait pas de problèmes pour payer sa drogue, car elle avait un emploi. Mais quand elle l’a perdu, elle a dû se prostituer pour obtenir ses injections quotidiennes.
«Je m’étais promis que je ferais jamais ça [de la prostitution]», a indiqué celle qui a vécu toute sa vie dans le quartier Saint-Roch.
Nancy a aussi eu affaire à la justice et a fait de la prison, quand elle a été arrêtée lors d’une importante frappe de l’Escouade régionale mixte pour fermer un réseau de vente de stupéfiants contrôlé par d’anciens membres des Rock Machine, en décembre 2003.
Quatorze surdoses
Au fil des ans, Nancy s’est souvent retrouvée sans logement, et quand elle pouvait garder un appartement, il se transformait en lieu de consommation pour elle, ses amis toxicomanes et son chum. Elle a aussi fréquenté les piqueries illégales et malpropres du quartier.
Nancy se remémore les fois où elle a fait des surdoses, alors qu’elle était accompagnée d’autres toxicomanes. Elle dit avoir été terrassée par un total de 14 surdoses au cours de sa vie. Dans un centre d’injection supervisé, du personnel médical pourrait venir au secours des toxicomanes s’ils étaient frappés d’une surdose ou d’un autre malaise.
«À part les deux fois où mon chum a appelé le 9-1-1 pour qu’on vienne m’aider après une overdose, personne n’a appelé pour qu’on vienne à mon secours quand j’étais avec d’autres gens. Le monde avait ben trop peur de se faire arrêter parce qu’il y avait de la dope dans la place. Je me rappelle du visage des gens, qui étaient traumatisés de voir dans quelles conditions je me trouvais.»
Nancy dit ne jamais avoir été agressée, physiquement comme sexuellement, dans une piquerie, mais elle avoue que ces lieux peuvent être propices aux agressions et aux actes criminels de toute sorte. «Avec les gars ben buzzés, il peut arriver n’importe quoi. Pour ma part, je me suis sauvée de ça.»
Projet pertinent
Celle qui s’est sortie de l’enfer des drogues injectables il y a moins d’un an croit à la pertinence du projet de Point de Repères d’établir un centre d’injection supervisé à Québec. Les thérapies ne lui ont pas permis de se débarrasser de ses démons, mais c’est au contact des gens de Point de Repères – où elle allait chercher ses seringues stériles – qu’elle a trouvé la volonté pour cesser de consommer. Atteinte d’un trouble de personnalité limite, Nancy aide aujourd’hui ses pairs toxicomanes, par l’intermédiaire de Point de Repères. Elle avoue qu’elle sera toujours fragile devant la possibilité d’une rechute. La femme croit qu’un tel centre pourrait inciter des gens à aller chercher de l’aide et des services afin de contrôler leur dépendance.
«Si on va dans un site d’injection supervisé et qu’il y a des professionnels sur place, et qu’on a de l’écoute, de l’accompagnement et qu’on se sent pas jugé, alors, oui, je pense que ça peut aider ben des gens à arrêter de s’injecter des drogues.»
De plus, ajoute-t-elle, un centre d’injection supervisé permettrait de réduire le nombre d’injections dans les lieux publics, en plus de diminuer la quantité de seringues qui traînent un peu partout dans le quartier. Annuellement, les bénévoles de Point de Repères ramassent environ 1600 seringues dans les lieux publics, pour la plupart dans l’arrondissement de La Cité-Limoilou, que ce soit dans les parcs, les rues, les stationnements ou les cours arrière.
Paradoxe
«Les gens veulent pas qu’on se shoote dans leur portique, dans leur cour et dans leur parking, pis c’est ben normal. Mais ce que je comprends pas, c’est qu’il y en a qui voudront pas du centre d’injection supervisé dans leur quartier. Pourtant, ça devrait faire disparaître un peu les gens qui se shootent dans les lieux publics.»
Comme bien des utilisateurs de drogues injectables, Nancy a elle aussi été infectée par l’hépatite C en utilisant la seringue d’une personne contaminée.
«J’ai pris consciemment la seringue de mon chum, en sachant très bien qu’il avait l’hépatite, parce que j’étais en manque de morphine, parce que j’étais en manque d’opiacé. C’était « fuck le reste »; j’en avais besoin.» Même si elle croit au projet de piquerie supervisée, Nancy se demande si le centre sera automatiquement adopté par les toxicomanes, si le projet se matérialise un jour.
«Je suis pas sûre que j’aimerais ça me shooter et voir tout le monde faire la même chose autour de moi. Je suis pas sûre que je voudrais que tout le monde me voie buzzer. Je crois que ça pourrait prendre du temps avant que les toxicomanes adoptent la place. Ça va être une adaptation, c’est sûr.»